Camus : pourquoi tout le monde le vend ?

Il y a quelques jours, je suis allée à un salon du livre.

Une centaine d’éditeurs et de libraires étaient présents. J’ai eu l’impression que quatre stands sur cinq vendaient du Camus.

Partout, des piles de L’Étranger, de La Peste, du Mythe de Sisyphe.

Sur un stand, une silhouette grandeur nature de Camus faisait la promotion d’une nouvelle édition de La Mort heureuse.

Le problème, c’est qu’elle était mal fixée.

Pendant que je regardais les livres, Camus m’est tombé dessus.

Deux fois.

L’éditrice était mortifiée. Finalement, elle a renoncé et a couché Camus par terre.

Je l’ai regardé et je me suis dit :

« Mais enfin, Camus, qu’est-ce que vous essayez de me dire ? Je ne vais pas l’acheter. »

C’est là qu’une question m’est venue :

Est-ce que Camus est simplement mort depuis assez longtemps pour devenir rentable ?

Depuis quelques années, on a l’impression que le marché du livre vit un véritable moment Camus.

Tout le monde publie Camus.

Tout le monde recommande Camus.

Certaines maisons d’édition organisent même des mois entiers consacrés à sa lecture.

On dirait presque qu’il faut désormais avoir une opinion sur l’absurde pour exister culturellement.

Le premier livre de Camus que j’ai lu était L’Étranger.

Je n’y ai absolument rien compris.

Je me souviens avoir demandé à mon père :

« Il est bizarre, non ? Pourquoi il réagit comme ça ? »

Mon père, spécialiste de littérature française, ne m’a pas expliqué l’absurde.

Il m’a simplement dit :

« Regarde l’époque dans laquelle ce livre a été écrit. »

La littérature est une forme d’histoire contemporaine.

Comprendre un auteur, c’est comprendre le monde qui l’a façonné.

Voilà pourquoi les biographies parlent de la famille, de l’enfance, du milieu social.

Ce ne sont pas des anecdotes.

Ce sont des clés de lecture.

Pourtant, nous avons souvent tendance à les ignorer.

Aujourd’hui, ce qui reste de Camus dans le marketing culturel, c’est souvent une image très simple :

un beau garçon un peu mélancolique.

Et honnêtement, je ne peux même pas reprocher cela aux éditeurs.

J’ai moi-même travaillé dans l’édition.

On peut écrire les recommandations les plus intelligentes du monde ; si le lecteur ne comprend pas immédiatement, il repose le livre.

Et lorsqu’un livre ne se vend pas, quelqu’un finit toujours par demander :

« D’accord, mais comment fait-on pour le vendre ? »

Au salon, je n’ai pas vu des marchands cyniques.

J’ai vu des gens qui aiment sincèrement les livres.

Un jour, j’ai pris un ouvrage au hasard sur un stand. Les yeux de l’éditrice se sont illuminés.

Pas parce qu’elle allait faire une vente.

Parce qu’elle aimait ce livre et qu’elle était heureuse que quelqu’un d’autre s’y intéresse.

C’est pour cela que j’aime les salons du livre.

Tous ces éditeurs lisent-ils vraiment Camus ?

Pas forcément.

Passent-ils leurs soirées à discuter de l’absurde ?

Probablement pas.

Mais Camus se vend.

Et cela suffit souvent à le rendre omniprésent.

Nous sommes tous pris dans les mêmes logiques : les chiffres, les objectifs, les modèles économiques.

Même Kafka finit par devenir photogénique sur une couverture.

Et après tout, si quelqu’un ouvre un livre parce qu’il trouve l’auteur séduisant, ce n’est peut-être pas si grave.

Une mauvaise raison d’acheter un livre peut parfois devenir une excellente raison de le lire.

Les penseurs deviennent des visages.

Les idées deviennent des produits culturels.

Nous transformons le monde en résumés de trois minutes et nous croyons l’avoir compris.

Pourtant, lire Camus n’est pas devenu plus facile.

Acheter Camus, en revanche, est devenu beaucoup plus simple.

Et si un beau visage permet à quelqu’un d’ouvrir un livre difficile pour la première fois, ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose.

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